Histoire de riches

HISTOIRE DE RICHES

Les riches (le serons-nous un jour ?) ont inventé les haies taillées et les pelouses à perte de vue, alourdissant le jardinage de corvées impitoyablement récurrentes : « il me le faut ce noble tapis vert bordé de ces arbustes muselés » !

Ils ont inventé aussi les jets d’eau spectaculaires. Pourtant, Louis XIV eut bien du mal à payer ses fontaines. Sitôt la cour passée devant l’une d’elles il fallait l’éteindre tant la dépense était élevée. Ces équipements, ces corvées de tonte et de taille nécessitent les outils mécaniques, thermiques, électriques, qui font oublier que d’autres usages de l’espace existent. Oui, car ces outils si performants qui règlent le problème du haut de leurs puissances aveugles empêchent de regarder le végétal de près. S’en approcher avec un sécateur, une faux, une cisaille, permet de constater l’abondance des plantes, leur générosité, leur organisation délicate et les conséquences des modifications qu’on y apporte. Passer la faux, par exemple, procure cet étonnement devant la flexibilité des épis, leur lourdeur nonchalante, leur résistance limitée. Avec les outils à main, si on touche peu l’être plante on s’en rapproche jusqu’à parfois se demander : mais pourquoi faucher ces merveilles ?  De ces petits rapprochements du végétal peut naître une réflexion sur leur usage, éprouver la beauté, la pure élégance, des feuilles du Charme peut entraîner l’envie de l’utiliser autrement qu’en haie rectiligne.

Quand on commence un jardin, on ne sait jamais jusqu’où ira le dialogue amorcé et on omet toujours de considérer que son évolution dans le temps s’opposera à la nôtre : il ne cessera de croître, nous iront en décroissant. Pelouses de riches, haies princières, en aurons-nous toujours la maîtrise ? C’est pourquoi s’occuper d’une parcelle terrestre qui est à sa mesure et prévoir comment elle peut le rester est un gage de satisfaction : une préoccupation noble !

Et le grandiose, qu’en faites-vous ? J’en conviens c’est un aspect qui manque au jardin du Revers. Géométrie, symétrie, perspective, je les ai laissées aux jardins anciens pour explorer ceux, plus anciens encore, de la Chine ou ces torsions du paysage avaient peu de faveur.  Mais si le grandiose se résume au tapis vert où à l’allée bordée d’arbres inclinant leurs ramures vers le maître, il m’ennuie. Je chercherai ailleurs.

CHAUMONT, COMME ILS DISENT

Quel étonnement. A Chaumont-sur-Loire en 1992 ouvrait un festival des jardins.  A l’origine, cette chimère qui dure encore était une initiative de Jean-Paul Pigeat, Conservateur du Patrimoine en poste au centre Pompidou. Cet homme pressé et brillant tenta dans un premier temps d’implanter des jardins sur le toit du Centre, ce qui ne plut pas, mais pas du tout et, de source sûre, il y eut surchauffe. Jean-Paul quitta l’institution, adressa son projet à Jack Lang qui vit-là une opportunité pour sa ville de Blois. D’autant que non-loin une demeure princière et son parc délaissé de Chaumont-sur-Loire pouvait accueillir l’événement.

Je me souviens d’un petit vent de révolte soufflant alors sur la planète jardin ! J’ai dit chimère : oui, créer des jardins éphémères, de circonstance, événementiels, comme on commençait de le dire, quelle aberration ! Priver le jardin du temps qui le construit ? Quatre mois d’existence d’un jardin tout juste sorti du chapeau pour la durée d’un festival, c’est moins d’une seconde dans la plus longue des vies humaines !  Aucun sens.

Peut-être alors ai-je pensé aux champignons à la vie courte et belle. Après tout, pourquoi pas, mais c’est plutôt la force institutionnelle du projet, son énergie communicative qui nous enjoignait de venir « piquer les idées ! » qui me rendit curieux d’y aller voir. Souvent. Ou d’en demander des nouvelles lorsque je ne pouvais m’y rendre.

Jardins sans avenir, les réalisations thématiques du festival de Chaumont n’ont cessé d’exhiber les pouvoirs de l’imagination en nous laissant deviner leurs limites. Ainsi furent bousculées nombre de poncifs de l’art des jardins. Qui me dira n’avoir pas été saisi devant les murs d’eau de Jean-Pierre Delètre ? En toute simplicité, une façon unique et inédite d’utiliser l’eau au jardin. Des milliers de photos prises à Chaumont ont circulées proposant des associations de plantes étonnantes ou l’usage de matériaux inhabituels. Chaumont ce fut de l’air, beaucoup d’air circulant sur le monde conservateur du jardin. Des vents qui passèrent, d’autres qui firent simplement rêver, certains qui me poursuivent encore. En 2027 je réaliserai enfin au Jardin du Revers le mur d’eau de mes souvenirs !

Après la mort de Jean-Paul Pigeat et un moment d’incertitude, d’autres techniques de management eurent la main sur le domaine, enrichissant de belle façon la présence de l’art contemporain dans le parc. Le festival des jardins lui, perdura, finit par s’essouffler et à mon avis tourner en rond mais, dans une autre partie du territoire de Chaumont (Les prés du Goualoup) furent commencés des jardins pérennes d’inspiration internationale (notamment asiatique) ouverts en permanence et améliorés chaque année par leurs créateurs. Vous en entendrez peu parler. N’ayant pas l’attrait de l’éphémère qui permet toutes les audaces sans en mesurer les conséquences, leurs innovations moins tapageuses ne feront pas la une. J’y vais pour éprouver le passage du temps, la beauté du dialogue entre l’humain et le végétal prenant le temps de se rencontrer pour qu’existe un jardin.

LE « NATUREL »     

Une Chélidoine, une autre, chacune d’un côté de l’espalier qui supporte le Rosier ‘White New Dawn’ ont pris leurs aises. J’ai laissé faire ; pour le vert tendre des feuilles composées dont chaque foliole rappelle le chêne commun ; pour la rotondité de leurs silhouettes, leurs fleurs d’un jaunes doux et lumineux posé sur le feuillage bleuté, glauque disent les botanistes, de cette grande Chélidoine, Chelidonium majus, dont la sève orange soigne les verrues ou procure une belle encre vive pour dessiner. D’où venaient-elles ? Oiseau, vent, vent poussant l’oiseau à se poser là, à déposer sa fiente avant de reprendre son vol ? Les Chélidoines éclairent de leurs couleurs douces ce passage du jardin : bienvenues beautés sauvages ! Le jardin du Revers est-il pour autant « naturel » ?

Tout ici est élu pour rejoindre la création d’un ensemble, parfois le hasard préside à cette intention mon rôle étant de décider ou pas de sa nouvelle présence parmi nous. 

JARDIN = PLANTES !

Et uniquement elles : je l’entends dire souvent. En conséquence, tout ce qui excède le végétal serait superflu et lorsque cela est énoncé on entend sous les mots que cette « déco » en plus, ces matériaux, sols, objets, qui n’ont pas le sérieux inhérent au végétal on les tolère tout juste, c’est joli, bof, mais c’est tout !

Décorer ? Pour moi c’est rechercher un effet immédiat, souvent éphémère, un effet vers lequel il n’est pas besoin de revenir puisque son ressort, la surprise, émoussée n’agit plus. La « déco », pour moi c’est le fusil à un coup, les suivants ressemblant fort à des pétards mouillés.

Il y a des matières au jardin qui ont un autre statut. Un lien. Inséparable du végétal elles sont là pour durer parce qu’ayant trouvé un accord avec lui, le sol, l’air, elles l’accompagnent et l’amplifient : supports des lianes, tuteurs des tiges fines, passages construits sous les volumes des rosiers, escaliers qui franchissent les dénivelés, revêtements des sols sur les passages entre les plantes, claustras diffusant la lumière… C’est à mille lieux de la déco ! Ce sont même des objets dont je tente de renouveler les formes appartenant à un vocabulaire usé du jardin, tout en conservant leurs fonctions.

J’assure souvent que le jardin est potentiellement une œuvre et, lorsque cette dimension est assumée, inclure des matières qui servent cette expression, des objets qui concourent à l’incarnation d’une pensée, tout cela légitime leurs présences qui devient alors toute « naturelle ».

C’est en adoptant comme mode créatif l’obligation de travailler de manière indifférenciée le végétal et le minéral que le jardin du Revers a été construit.

« Parure » par exemple, cette longue arabesque en lames de Bambous suspendue sous la frondaison des Chênes de l’entrée a quitté toute idée de décor mais acquis une fonction : celle d’être cet objet sculpté qui incite les visiteurs à hausser le regard vers les houppiers sublimes. « Parure » est comme le collier qui attire l’œil vers le visage, émanation de tout l’être.

Se pose alors une question difficile : faire entrer dans le jardin une œuvre élaborée en dehors de lui, après ce qui vient d’être dit, ne serait-ce pas contradictoire ? Une œuvre dans une œuvre !  Pourtant, je l’ai fait avec des travaux dont la présence dans le jardin complétait une image déjà élaborée. Ce fut le cas d’une céramique récente et d’une jarre très ancienne nichées toutes deux dans un contrebas sablé et opposant leurs formes : un dialogue dans le temps était né. L’exception fut renouvelée pour « L’oiseau empêché » de JDPhi aux ailes si lourdes que voler lui semble interdit ; pourvu d’une longue tige qui l’écarte du sol il a désormais dans l’air un vaste espace sous les Aubépines. Sa présence évoque l’Albatros de Baudelaire. Comment comprendre ces écarts à la règle ? En remarquant que toutes deux ont en commun de ne pas utiliser le jardin comme un écrin à leur service pas plus qu’un faire-valoir de leurs formes mais que leurs présences au jardin ont fait naître un dialogue et donné à un espace qui n’en avait pas, un sens inattendu qu’il a acquis pour longtemps.

Nous voici loin, vraiment loin, très loin de la décoration.


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