Densité

DENSITE

On ne me l’avait encore jamais servie, celle-là ! : « On a vite fait le tour, il est petit votre jardin » me dit cette dame visiteuse d’un dimanche après-midi de réouverture après canicule.

En six ans d’accueil du public aucune visiteuse, aucun visiteur non plus ne m’avait tenu pareil propos émis alors que le jardin entamait tout juste sa convalescence. Encore bousculé, amoindri par ces 21 jours secs, Il commençait pourtant de respirer à nouveau de toutes les stomates restants. Ses verts multiples recommençaient de briller sous un soleil modéré.

Ce propos d’une personne déçue montre à contrario que le foisonnement végétal voulu et entretenu au jardin du Revers lorsque son climat modéré l’enveloppe, permet de contenir la vision des visiteurs à l’intérieur d’espaces circonscrits, de diriger les regards et les mains vers les feuillages proches, les ramures, les écorces. D’avoir, lorsque la maturité d’un cycle est atteinte, la vue et l’odeur des fleurs à proximité de soi. Au fond que les sens, presque tous, soient alors en alerte et en émoi.

Obtenir cela, un monde réduit, un microcosme inscrit dans 2 500 mètres carrés et parvenir à faire oublier l’ailleurs, puis entendre dire lors d’une première visite qu’on s’est perdu dans un labyrinthe, était un propos fréquent, un propos réjouissant ! Mais voilà, un long temps de sec, a morcelé puis décousu la composition du jardin, lui a donné une profondeur de vue qui ne lui convenait pas. Le charme du jardin du Revers doit beaucoup à la proximité de ses hôtes avec les éléments qui le constituent : vivaces, grimpantes, arbustes et arbres certes, mais aussi aux chemins étroits qui entraînent leurs pas, aux supports, passages, sols divers qui organisent des images et captent leurs attentions, font naitre chez certains de l’émotion.    

LIBELLULES

J’aime les Libellules de mon jardin.

Elles naissent dans la pièce d’eau près de l’entrée, y passent deux ans à croître sous forme de naïades, larve aquatique à métamorphose incomplète, puis montent le long des tiges de la Thalie blanche, laissent leur enveloppe, l’exuvie, et désormais entières s’envolent dans l’air pour quelques mois.

Un enfant en visite me dit : « Mais je n’en vois aucune ! » Je l’entraîne près de la mare, devant ces tiges qui culminent à deux mètres cinquante hors de l’eau. « Regarde les enveloppes parfaites quelles ont laissées après un long effort pour s’en extraire et s’envoler. Et puis, imagine leurs couleurs diaphanes, leurs parcours dans l’air libre, et bientôt tu en verras une ».

La mare est petite, elle recèle peu d’endroits pour s’y cacher. Si des poissons y séjournaient, les œufs des Libellules seraient leur pitance. Je le dis aux hôtes du jardin mais je rajoute aussi qu’aucun animal en cage, mare ou autre, ne me procure de plaisir.

HISTOIRE D’UNE SIXIEME SAISON D’OUVERTURE AU PUBLIC

J’ai aidé le jardin à sortir de l’hiver, à s’ébrouer des amas de feuilles rassemblées par le vent, lui ai redonné par touches successives en retrouvant une ligne, un volume, une surface claire, l’harmonie qui rassemble sa diversité.

Impossible de tout faire vite et d’un coup, c’est avec le passage du printemps et le temps nécessaire à chaque plante que j’y parviens. Puis on s’achemine doucement vers la fin juin et le ralentissement de la sève qui jusque-là montait dru dans chaque pousse.

Après cette accalmie, le moment de la taille qui redonne forme sans faire ressentir aux racines une trop grosse perte aérienne, était venu.

Cette année, comme le jardin était beau, les roses dont les couleurs se conjuguaient, les Pavots en arbre dialoguant avec les bleus de l’Agave et le Saule de Sakhaline éblouissant sur sa plage de sable, je me souviens !

La coupure fut nette, tranchante et vive : la canicule, puis les canicules surviennent accompagnées de vent d’ouest qui dessèche. Des volumes s’effondrent, des surfaces d’herbe deviennent couleur paille. Les images qui s’imbriquent et forment le parcours cohérent du jardin se morcellent. Certes, le jardin n’est pas un plan fixe, ses formes évoluent toujours, mais désormais l’enchantement est rompu. Le jardin désaccordé m’échappe, le sec impose sa marque, il faut courir en tous sens, arroser pour limiter la perte des possibilités de vie. Car si les feuillages jonchent le sol comme en automne l’avenir des plantes doit se réfugier dans la souche. Faut-il conter ce fléau aux visiteurs, expliquer comment cette leçon violente qui laisse impuissant est seulement un épisode parce que le « vivant » se relève toujours ? Aujourd’hui, pour nombre de végétaux de mon jardin, la vie s’est retranchée au plus profond du sol tandis que leurs apparences aériennes escaladant d’ordinaire le ciel, désormais se recroquevillent. Détériorées sous les regards elles font du jardin le résumé d’une cohérence qui s’étiole en fragments. Seul le regain, l’eau qui baignera tout, air et sol, redonnera au Revers son harmonie.

Les canicules sévissent, elles montrent combien le terme jardin emprunte à la notion de « paradis » dans les têtes car les visiteurs quittent ce jardin déçus, comme s’il avait la capacité et peut-être même l’obligation de rester l’éden éternellement vert et luxuriant. Qui échappe à ce phantasme pour simplement constater combien ce petit monde jardiné en souffrance est aussi en lutte ?

Je vois mon jardin souffrant et souffre avec lui observant que les plus récemment arrivés n’auront pas encore poussé leurs racines assez profondément pour y mettre leurs vies hors d’atteinte, tandis que ceux, enracinés en profondeur abandonnent leurs parties aériennes et descendent leur sève jusqu’où trouver un refuge sûr. Ce qui reste apparent dans l’air se modifie, les bleus sont plus intenses, les verts plus bleus et moins brillants, une qualité de gris enrobe le jardin.

Il faudrait remplacer la gamme des végétaux trop dangereusement touchés par ceux qui seraient capables de supporter un printemps pluvieux, un printemps « Normand » en quelque sorte, pour faire face peu après à une sécheresse digne de la garrigue pendant quelques semaines. Ceux qui couvrent la Provence, ou qui prospèrent actuellement sous le cagnard ? Non, ce seront plutôt ceux d’ici qui auront la capacité d’être ambivalents.

Elles ne tombent pas n’importe où ces canicules qui s’en prennent à la Normandie, région de petite froidure permanente depuis toujours. Début mai je craignais de ne pas avoir assez de bois pour le poêle constamment allumé pour ne pas être transpercé par l’humide. On peine à revivre ce souvenir récent lorsqu’on atteint les quarante degrés ! Alors, c’est très net : les adeptes d’activités sportives en extérieur, randos, soirées, grillades et festivités de plein air jubilent tandis que d’autres frémissent devant les frondaisons qui peu à peu grillent, pâlissent, sèchent, laissant darder les rayons du soleil sur les pâtures qui blanchissent.

Le jardin, lui, se laisse malmener par les coups de vents chauds. Pour un temps, il n’est plus cet attelage fougueux sous mes mains faisant mine de dire oui mais saisissant toutes les occasions de diverger pour précipiter vers la lumière ses formes amples, généreuses, pimpantes de couleurs luisantes.

C’est une déprise. Car dans le cours ordinaire des saisons, le jardin est activé par le regard du jardinier qui l’encourage de ses soins, l’oriente de ses gestes et de ses décisions avant que le visiteur ne pose le regard sur ce qui est obtenu réactivant aussi le jardin par sa présence. Avec les canicules, tout entre dans un sommeil agité, inquiétant dont l’issue est incertaine. On en sort, oui, aujourd’hui vingt aoûts ! Mais le temps du végétal n’est pas le nôtre, les séquelles de l’épisode se verront dans l’avenir.


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