L’accueil au jardin du Revers

L’ACCUEIL AU JARDIN DU REVERS

J’attends les visiteurs du jour au sommet de l’escalier. Il y a quelques années le bruit des moteurs m’avertissait des arrivées. Désormais l’air s’emplit de sonorités douces mais étranges comme le sifflement d’un vent glissant sur une forme courbe.

Le parking est à soixante mètres de l’escalier, atteint après avoir longé à pieds un chemin goudronné bordé d’une charmille et de châtaigniers. C’est un parcours où l’on quitte la touffeur de la voiture, où l’on commence à éprouver avec son corps le calme des lieux, à percevoir l’existence d’un lieu autre. On monte, La chanson ancienne : « J’ai descendu dans mon jardin » ne sera pas de mise au jardin du Revers.

Les personnes qui sont venues savent à peu près ce qu’elles vont découvrir : rien d’inconnu, chaque jardin est différent certes, fruit et reflet de la personnalité qui l’aura mis en œuvre, mais chaque visiteur, visiteuse a ses codes rassurants, ses repères concernant le monde du jardin. Aucune appréhension ou sentiment d’intimidation ne devrait peser sur cette visite et c’est l’inverse d’une galerie d’art : rien ici ne sera difficile à comprendre, un sentiment agréable comme la liberté d’émettre un jugement sans prérequis nous accompagne.

Pour ma part, ouvrir au public cette œuvre qui est une étape de ma vie est un choix soulignant mon envie de parler et d’exposer la raison d’être de ce jardin.

Nous sommes, eux et moi, sur le chemin de l’empathie.

Le sourire curieux que j’affiche n’est pas feint. D’où viennent ces hôtes ? : de loin pour une image entrevue, après un avis favorable, un point de plus à visiter sur la carte des vacances ? De tout près, par curiosité ? Je demande.

L’espace d’accueil est dépouillé, installé sous les frondaisons des chênes, bordé par un rideau de fines branches de noisetiers horizontales laissant deviner au-delà une végétation foisonnante.

Civilités. Acquittement du droit d’entrée après quoi je propose d’accompagner la visite. Très vite chez le visiteur naît un soupçon ; ayant foulé de la terre, du bois fragmenté, de l’ardoises pillée entre haie de Houblon et Charmes taillés, aperçu face à lui de majestueuses Thalies blanches, après s’être senti passer d’une ambiance à une autre peuplées de végétaux choisis composant des images qui se succèdent et s’enchaînent tandis que voir l’ensemble d’un seul coup d’œil est impossible, n’est-il pas au seuil de l’imprévisible et de la découverte ?

J’accompagne cette attente tout en abordant deux sujets : celui du sous-sol ainsi que la présence de « Parure ». Sous les chênes où nous sommes rien ne pousse, racines et mycéliums accaparent la plus grande partie de l’eau qui tombe. Sauf pour trois jardinières préservées des racines voraces par une bâche souterraine et des bordures enfouies au pourtour. Le « vivant » commence sous nos pieds, dans cette partie invisible composant le végétal qui est aussi importance que celle escaladant l’air ! « Parure » la sculpture suspendue au-dessus de nos têtes, ce long ruban en lamelles de Bambous est comme un collier, une parure en effet destinée à attirer le regard vers les houppes. Car le plus souvent dans un jardin le regard est à hauteur d’œil si ce n’est rivé au sol, guettant les étiquettes qui nomment les plantes. Mon désir profond est que dans ce jardin la vision s’élargisse, qu’elle se laisse envahir par la totalité des images et « Parure » nous fait lever la tête, voir grand ! Le véritable sujet ici, l’Art des jardins, on le perçoit dès l’entrée.

MEMORABLE

Hier, j’ai visité trois jardins.

Et me voilà empli d’une énergie folle, sauvage, féroce tant j’ai appris des autres et de moi, tant j’ai soif de poursuivre et retrouver ma ligne. 

Celui de Jérôme Goutier, aux antipodes de mes choix créatifs, et qui est une merveille ! C’est une accumulation de plantes rares (ce dont je me garde) menée par un esthète botaniste et c’est aussi une « accumulation pure » car son unique source vive est l’amour du végétal et de sa diversité. Cette diversité, il la dépose dans un vallon plongeant vers une zone humide, invisible du point haut où débute la visite. Et bien vite on s’enfonce dans une profusion végétale aussi dominante qu’enchanteresse, inondée de lumière entre les bosquets, pour descendre peu à peu à l’intérieur de cette brassée verdoyante jusqu’au ponton qui s’annonce en serpentant (« Parure » sous les Chênes du Revers en serait-il un écho ?) !) tandis que se densifie encore la présence des grands arbres rares. Le sentiment de pénétrer une jungle apprivoisée est intense. Puis, le ponton s’élargit en plateforme surplombant une surface d’eau. On s’y pose et voilà ! l’Ailleurs, est ici. J’ai vu sur la rive haute d’un vallon débuter un jardin lumineux déroulant sa densité ombreuse au long de la descente, rejoignant le lacet flexible d’un ponton élargi en terrasse surplombant l’eau : rien de plus et tout y est. Afin de percevoir cette cohérence quatre visites m’ont été nécessaires. Pour moi, ce n’est pas le savant mélange de plantes rares qui fait l’excellence de cette création mais la cohérence des choix qui l’ont déterminé : un site, une abondance végétale, la construction d’un passage aisé qui permet l’immersion et le contact avec la nature végétale brute. Ces choix sont une signature comme l’est également l’aménagement sobre aux abords de la maison : terrasse dépouillée, bassin de nage strict accompagné par quelques plantes succulentes ou de volume réduits. Un contraste voulu entre la profusion du jardin et la retenue aux abords de la maison, révélateur du travail d’artiste de Jérôme Goutier.

Puis, ce fut la visite de La Guesnonnière où Michel Le Forestier, autre esthète pour qui chaque plante paraît une élue de son cœur et dont il affirme d’emblée que la beauté est indiscutable. Son jardin immense, ourlé tous les jours par ses soins de taille et de précisions formelles notamment avec la mise en place des rochers, est un joyau d’esthétique à la finesse orientale.

Enfin, le jardin d’un communicateur télévisuel de renom dont le mérite me semble de cumuler des fragments d’idées sans qu’une cohérence d’ensemble ne soit recherchée. Peut-être n’est-elle pas nécessaire d’ailleurs pour convaincre le grand public de l’intérêt d’oser une composition ou de se laisser tenter par une association de plantes insolite. Qui sait.

J’ai compris un peu mieux ce jour-là les raisons de ma réticence à l’accumulation comme mode créatif du jardin. Wang Wei, ce lettré chinois du huitième siècle n’accumulait pas les plantes, il construisait son jardin, pour l’amour duquel il avait quitté la cour de l’Empereur, avec des idées puisées à même les plantes depuis leurs apparences aux facettes inépuisables : « La chambre des Sophoras », celle des Bambous, des Noisetiers, des Cornouillers et vingt autres de cette nature, reliées par de subtiles transitions construites où minérales. Un monde merveilleux déployé dans une petite parcelle terrestre. C’est lui qui vient de loin, de si loin depuis l’arrière du temps me dire comment orienter mon jardin. Des visiteurs souvent m’interrogent sur mes références aux styles de jardin. C’est du jardin chinois dont j’ai eu l’intuition lointaine pour y puiser et la poursuivre.      

VISITER SOUVENT LE MËME JARDIN

Dans un jardin non loin il y a un magnifique et vaste étang posé sur un fond de carrière, un fond rocheux qui rend l’eau gris-bleue, claire, limpide. Au centre, deux îles, chacune entièrement peuplées d’une seule espèce végétale : « Barbe de serpent » et « Herbe japonaise ». Pas un brin de sol n’échappe à l’emprise de ces deux plantes. Lors de la première visite ces îles étaient immobiles, les deux plantes jouaient à peine de leurs très belles couleurs dans la clarté de l’eau, vive pour l’une, un peu acide pour l’autre. Leurs deux immobilités permettaient de gouter pleinement la finesse de leurs feuillages irisés sous la lumière.  

A la seconde visite, un souffle de vent froissait l’eau de petites rides légères entraînant la totalité du couvert des îles dans ses allées et venues, une suite de mouvements issus des feuillages flexibles. Un merveilleux spectacle incitant à l’arrêt sur la rive pour observer ce duo de feuillages dansant dans la lumière.

A la première de mes visites, j’avais remarqué à l’entrée du jardin de Michel* un imposant tour de pile, ouvrage circulaire en granit fréquent dans la région puisqu’il servait autrefois à broyer les pommes du cidre. Cet outil traditionnel normand m’avait semblé déplacé dans ce contexte japonisant. Or, à la seconde visite un an plus tard, le centre de l’anneau empli d’eau était occupé par de superbes et imposants Lotus dont les fleurs roses juchées à un mètre de haut formaient avec le granit apparent un ensemble équilibré dans ses proportions et d’un impact visuel saisissant.

La visite d’un jardin est inévitablement fragmentaire tant les conditions dans lesquelles elle s’effectue varient à l’infini. Le vent, la lumière, le temps qu’il fait, le moment choisi au cours d’une saison ou, comme lors de mes visites à La Guesnonnière, le cours du travail entrepris par le jardinier avec les matières de son œuvre, tout concourt à ce qu’une visite ne soit que l’une des pièces d’un puzzle qui se complète peu à peu dans nos mémoires et continuera de se modifier après nos passages.


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