Ces dernières semaines j’étais obnubilé par l’idée qu’amadouer le végétal doit être la meilleure manière de l’entraîner vers la création d’un jardin, chose qui ne le concerne en rien, tout en acceptant son irrépressible autonomie. Amadouer, ce serait savoir contraindre au bon moment, couper sans provoquer de stress, déplacer sans causer de mal. Ce serait mesurer au plus juste l’énergie qu’il faut opposer à l’entropie afin de gagner son accord.
Le jardin devient alors une nature amadouée permettant le contact fugace, le bref ressenti du « sauvage ». Un jardin, et l’on crée les conditions de ce contact, on frôle, on hume, on touche un instant notre appartenance à la « nature ».
ARRETER
Les jardins vivriers, ceux où poussent des légumes et des fruits, on les « fait » chaque année : tout est planté au printemps pour disparaître en automne sauf quelques légumes racines.
Mais le jardin qui n’a pas été conçu pour produire, qui assemble des plantes à la vie longue comme les arbres, arbustes et plantes vivaces, celui-là possède une date de naissance déterminée, oui, mais on ne connaîtra jamais la date ultime de son achèvement. Il serait plus juste alors de dire « qu’on le commence un jour » ce jardin pour admettre ensuite que lui comme nous ne savons pas très bien où cela va nous mener !
Ce jardin au devenir obscur, on le découvre dans le vif du jardinage en perpétuel changement. Tant qu’il est possible de répondre au chahut, tout va bien –arbre déraciné, arbuste plus volumineux que prévu, pousses inopinées et intempestives, perte due à la faiblesse d’un sujet, excès des saisons qui nous assaillent désormais, sans omettre les animaux ravageurs de roses— tout va bien et l’attelage entre nos deux vouloirs se maintient. L’entreprise va son train !
Mais quand un déséquilibre survient entre le végétal, insatiable de lumière à transformer en sève de croissance et notre évolution, la nôtre Femmes et Hommes, évoluant sur une courbe ascendante certes mais un jour inéluctablement déclinante dans notre capacité de réponse aux débordements de cette poussée sans rémission, alors, la question de la survie du jardin se pose avec une acuité angoissante !
Voilà un propos morose, mais des solutions peuvent se présenter lorsque ce moment arrive. C’est la reprise familiale puis privée pour le jardin de Kerdalo, le jardin de Vauville continué par les descendants du créateur, le jardin de Castillon à Bayeux repris depuis peu par un autre jardinier comme le jardin de Paule à Lessay. Maillons de la chaîne qui se nomme transmission ce sont des issues heureuses cachant toutefois la masse des jardins qui cessent d’exister faute de solutions comparables. « On arrête ? », « Obligé ! » : alors plus rien, sinon une vague reprise simplificatrice où les traces de la passion antérieure insufflée au jardin se retrouvent muselées dans un aménagement raisonnable destiné à économiser le temps des nouveaux possesseurs.
On peut rêver ! Le beau geste de créer un jardin en souhaitant l’associer au cours de sa vie aurait pu éveiller des réflexions prévoyant l’obstacle. Limiter l’appétit de terre – ah ! LE Domaine, ce vieux rêve de distinction aristo ! — par exemple, qui fait acquérir une étendue de terre visiblement hors des capacités physiques ou financières à long terme d’une personne. D’autant que savoir dimensionner son jardin en associant son devenir à celle d’une vie, dans notre monde d’immédiateté est devenu une question hors d’atteinte.
CORPS A CORPS
Même si leurs créateurs se gardent bien de le dire, tous les jardins sont des corps à corps, des affrontements de deux volontés, celle du jardinier dont les motivations sont multiples, allant d’un besoin de produire à la recherche du pur agrément en passant par l’occupation agréable du temps disponible, la passion dévorante, ou l’attrait (la manie souvent) de la collection. Mais elles ont également leur parfum de mystère. Pourquoi en effet s’occuper d’un jardin qui s’empressera d’oublier vos soins, dont vous saurez d’ailleurs difficilement s’ils ont été efficaces ? Les réponses, si elles viennent, sont souvent tardives et incertaines : est-ce bien votre intervention qui a favorisé cette pousse ou plutôt les bienfaits du climat ?
L’autre volonté, inexpugnable, est celle du végétal mu par la quête de la lumière dont le plus robuste s’empare en submergeant le plus faible. Lorsque le jardinier levant les yeux de son travail constate la présence d’une harmonie qui le comble, il sait également que ce sera un moment fugitif : déjà, un vent se lève, un nuage modifie les contrastes des couleurs et des formes, un animal affolé bouscule l’ordonnance.
Pourtant ! y a-t-il une inscription plus satisfaisante qu’un jardin à la surface de la terre ?
EMPREINTE
J’écris à Caroline Saint-Clair, présidente de l’association Cotentin côté jardins rassemblant plus de 30 jardins ouverts au public dans la Manche, que je déprime à cause de la sécheresse menaçante qui dure encore en ce mois d’août 2026.
Elle me répond : « On déprime tous, on réalise que sans nos jardins et le jardinage on n’est rien. »
Les mots sont forts, presque trop : une telle identification ! Peut-être n’est-ce pas aussi affirmé pour tous les membres de ce regroupement auquel j’appartiens mais pour certains, certaines, je crois qu’ils désignent une réalité. Celle qui veut que le jardin soit une aventure si personnelle que son échec ou simplement sa mise en difficulté par une sécheresse intense est ressentie comme un grand danger. Ce lien entre les jardins et leurs créatrice et créateurs a toujours existé, j’en suis convaincu, mais il est récent de le voir ainsi affirmé avec assurance.
Lisez les innombrables Histoire de l’art des jardins, ce lien essentiel (sans lequel, jour après jour, il n’y aurait rien) y est parfois sous-entendu, au mieux implicite, le plus souvent passé sous silence. C’est à la toute fin de la dernière en date qui me soit connue, une Histoire de l’art des jardins signée en 2024 par Hervé Brunon dans la célèbre collection « Que sais-je ? » que ce lien apparaît dans les dernières pages, qui concernent la période récente. Davantage encore dans « Jardin de sagesse en Occident » du même auteur qui mène depuis longtemps une importante réflexion sur le sujet. Oui, dans le dernier chapitre de ce livre, enfin ! les jardins sont décrits comme des réalisations engendrées par des êtres de chair et de sang : Derek Jarman ou Ian Hamilton Finley, Peter Wolkonsky, Elsie Reford ou Yves Gillen. Auparavant, quel jardin parmi tous les innombrables, autre que celui de Louis XIV, puis de Monet (Caillebotte aussi mais le sait-on ?) avait son auteur désigné comme incarnant ce lien, symbiotique engageant le dialogue entre une parcelle terrestre et une vie résolue d’y laisser son empreinte ? Ils sont peu nombreux.
Le jardinier « est voué au bien être de ce qu’il nourrit et fait vivre dans son jardin » écrira Robert Hamilton en 2007 dans « Jardins, réflexions », cité par Hervé Brunon.
IMPORTANCE DU GESTE DE CREER UN JARDIN
Créer un jardin c’est l’inscription de soi sur une parcelle de sol terrestre. Quelle autre raison pourrait donner à ce geste une plus grande importance ? Et pourtant.
Le jardin, quand on y pense, rend possible en l’organisant un contact facile et mesuré avec le « sauvage », chose devenue rare tant nous sommes éloignés de nos origines. Le jardin proposant une nature amadouée, on frôle, on hume, on touche brièvement à notre appartenance au « naturel ». On peut fouler l’herbe ou la terre, s’y enfoncer, se tremper ou s’imprégner de l’humidité de l’air puis toucher une écorce rugueuse qui s’avère aussi collante ; frôler une feuille luisante de rosée, une autre dont les stomates sont poisseux ; caresser ces élégantes graminées qui, si le geste est trop brusque, peuvent provoquer des coupures à moins que les micro-insectes qui s’y logent ne profitent de l’aubaine pour se glissent sous la peau. Là, un amas de brindilles et non-loin le trou d’un terrier : une vie sous la terre ! Ici, un oiseau mort. Une odeur qui l’environne. Ce jardin dont le ciel est le toit n’est pas un abri pour nous, il génère ce genre de surprises qui nous font éprouver quelques frissons, une sorte d’échos lointains de la « Vierge Nature » dont nous recherchons la présence. Et puis, autre registre, ce sentiment de quiétude ou de contentement qui nous vient sous les arbres tamisant la lumière, cet enveloppement de matin tendre qui nous déporte vers l’enfance !
Une autre raison donnant au jardin de l’importance est sa faculté de chercher la réponse à cette question posée par notre époque avec insistance : mais où faut-il situer une limite à l’apprivoisement du « sauvage » ? Les contraintes que nous imposons au monde végétal, par exemple, où doivent-elles cesser pour qu’il conserve une part de son autonomie et de ses qualités propres ? Le jardin, quant à lui, par la diversité de son peuplement et l’absence de monoculture évite toutes les difficultés dues à la concentration d’une espèce encourageant la venue de son prédateur. En conséquence, nombre d’espèces d’oiseaux font leurs vies dans mon jardin, cette île dans le bocage, ils s’y nourrissent et s’y reproduisent. Je connais peu les produits phytosanitaires et pour cause : ce jardin n’en a pas besoin ! C’est le début d’une réponse et un encouragement à choisir la diversité, l’attention aux arbres, aux arbustes, aux haies disparates !
« Il y a derrière nos actes une trace, un sillage qui s’élargit » écrivait Julien Gracq. Créer un jardin est un geste dont le sillage est plus large qu’on ne le pense.
NOTE EN PASSANT
Il existe un historien de l’Art toujours populaire : Gombrich, un Britannique dont la notoriété remonte aux années 30. Ses réflexions sont parfois saisissantes et, si on doit comme toujours, explorer d’autres points de vue, les siennes restent en mémoire.
Il dit par exemple que l’artiste agit comme la perle produite par l’huître qui, au départ, a besoin d’un grain de sable afin de commencer son travail. Ce « grain de sable » pour l’artiste prend la forme d’une question posée par la société, question à laquelle il répondra par une œuvre, une « perle ».
Commencer un jardin, pour moi, c’est faire une œuvre qui à l’égal de toute œuvre humaine possède ses limites, qui ouvre un domaine d’exploration en mettant en jeu des matières choisies et qui répond à une question majeure posée par notre époque : mais comment renouveler notre rapport au Vivant ? Dan Celà pour dire s quelles directions aller pour y arriver. Laisser faire ? Limiter l’emprise, les contraintes ?
PARCELLE TERRESTRE
Inscrit sur une parcelle terrestre, le jardin est une signature. Celle d’une personne ou de plusieurs associées dans l’aventure de sa création. Circonscrit comme toute action humaine, il est le domaine d’un possible entre ciel et terre mis en mouvement par une action sur le végétal et le minéral. De la sorte, il a tout pour devenir une œuvre bordée de limites à bousculer, à interpréter et de matières à pétrir. Comme la Musique pétrit l’espace sonore ou la peinture la couleur et la surface.
Il suffit que cette possibilité soit activée, pensée, assumée pour que le jardin devienne une œuvre. Le retrancher de toute production vivrière, ne le confronter qu’au lien qu’il établit entre ciel et terre, le rend encore plus clairement rattaché au statut d’œuvre d’art. D’art du jardin.
Dans l’œuvre-jardin, chaque végétal utilisé, chaque matière cesse d’être solitaire pour entrer dans la recherche de l’harmonie d’un ensemble. L’accord du discordant, l’unité du varié sont les horizons vers lesquels mes cinq sens mobilisés se sont fixés pour créer le jardin du Revers.
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